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Musicologie

Martel Solo: envers et contre tous

Kevin Laforest
28 janvier 2010

En plus d’être à la tête du groupe Les Patates impossibles…, l’autoproclamée (non sans un brin d’ironie) star de l’underground Joël Martel, qu’on connaît aussi en tant que journaliste du Voir Saguenay, a enregistré deux albums ces dernières années en tant que Martel Solo. Un troisième, Boule à dix,  sera lancé exclusivement (et gratuitement) sur les internets le 4 février.

Une fois de plus, l’irrévérence, l’autodérision et la poésie trash occupent une place de choix dans les chansons de Joël, mais on y retrouve aussi des pointes de sincérité désarmante et un réel sens de la mélodie.  Ce n’est peut-être que l’accent bleuet, mais si on avait à jouer le jeu des comparaisons, on positionnerait probablement Martel Solo quelque part en orbite autour de Fred Fortin. À moins qu’il ne soit le « pendant masculin de Coeur de pirate », comme l’annonçait la vidéo promo de Boule à dix?

Martel Solo

Dans le communiqué de presse, tu écris que « ce disque aurait pu être génial s’il était sorti en 1992″. Qu’entends-tu par cette affirmation?

Ben en fait, c’est que depuis que j’ai 14 ans (1994), mon but est de refaire sans arrêt Mellow Gold de Beck. Si Boule à dix avait paru en 1992, non seulement j’aurais devancé de deux ans Mellow Gold mais je suis certain que des trippeux de «musique alternative» auraient aimé mon disque. Les fans de Pavement se seraient dits: «Ah ben tiens, on a un gars ici au Québec qui chante aussi mal que Stephen Malkmus.»

Tsé quand tu y penses, y a 18 ans, j’aurais été un crisse de génie de sortir un disque de même. C’était rare dans le temps de mixer des loops de drum avec de la guitare classique passée dans une pédale de distorsion. Mais bon, faut pas penser de même parce que dans le fond, si Céline Dion avait sorti son cover de Roy Orbison I Drove All Night en 1985, le monde l’aurait trouvée crissement capotée.

Comparé aux deux autres albums de Martel Solo, Boule à dix a encore un caractère spontané, mais la facture est quand même moins folk lo-fi. Était-ce important pour toi de travailler plus les arrangements et d’explorer divers genres musicaux?

L’affaire c’est qu’au début des Patates impossibles…, j’enregistrais mes tounes dans mon appart pendant que ma blonde dormait pis là, le trip c’était de tout faire le plus rapidement possible. Des fois, je composais la musique, les paroles, les arrangements, j’enregistrais pis je mixais dans la même soirée.

À un moment donné, c’est devenu un peu plus compliqué parce qu’on a décidé d’enregistrer Les forces occultes pis ça adonne que l’album a pris plus de temps que prévu à finir. C’est pour ça que j’avais enregistré le premier Martel Solo. Comme pour combler mon besoin d’enregistrer pis de présenter des nouvelles tounes au monde.

Le deuxième Martel Solo, c’était parce qu’en revenant d’un séjour d’un mois à Montréal, je m’étais rendu compte qu’y avait ben du monde qui pensait que j’étais un cool boy avec ses synthés… Tsé j’ai rien d’un hipster. Je suis cool une fois de temps en temps pis généralement c’est pas mal par accident. Faque Cul-de-Jatte c’était pour montrer au monde qu’avec juste une guitare pis des bonnes paroles, je pouvais faire des bonnes tounes. Que le reste, les synthés pis les bebelles technologiques, c’est juste de la poudre aux yeux.

Là, avec Boule à dix, le trip c’est que j’ai peur d’être rendu un has-been de catégorie 3. Genre que mes affaires ont failli marcher mais que j’ai raté ma shot. Avec Boule à dix, j’ai décidé de faire un retour aux sources. Genre gosser des patentes avec mon ordi pis essayer de faire des tounes avec ça ou partir d’une toune ben straight écrite à la guitare pis essayer de la transformer en mutant. Pour ce qui est des genres, c’est toujours un accident. Généralement, quand la toune est rock, c’est à cause qu’en essayant un truc pendant mon mixage, j’ai ouvert la mauvaise piste pis que je me suis dit: «Citron, c’est ben meilleur comme ça.» Je me dis jamais avant de composer une toune : «Celle-là va être country.» J’ai pas ce pouvoir là. J’étais probablement aux toilettes quand il est passé par chez-nous.

Dans Claques sa gueule, tu t’en magasines quelques-unes en te moquant des rappeurs québécois, d’Anodajay à Omnikrom. C’est pour rire, ou tu les trouves vraiment « dull à chier »?

Ben je sais pas qui a fait la toune avec Raôul Duguay mais sauf mon respect, quand j’avais entendu ça à MusiquePlus, j’avais failli saigner du nez. Pour ce qui est d’Omnikrom, ça sert à rien, j’accroche pas. Tsé, si tu veux que je t’haïsse, t’as rien qu’à comparer mes tounes à celles d’Omnikrom. Non mais sans joke, j’aime juste pas ça pis souvent, j’ai l’impression que le monde aime ça pour la coolitude que ça donne de dire que t’aimes ça.

Une fois, cet été, j’étais au festival à Rémi-Pierre à Lachine pis y avait Radio Radio qui donnait leur show pis là, j’analysais la foule pis la plupart du monde avait plus l’air d’aimer aimer ça que d’aimer ça tout court.

Bon ben mine de rien, j’viens de me crisser pas mal tout le monde à dos en deux paragraphes…

Les chansons de Boule à dix alternent entre ce que tu appelles des « textes hallucinés »  (L’an 2000, Pimp des Cantons de l’Est, etc.) et d’autres qu’on pourrait décrire comme des portraits sociaux (Vidéo-loterie, Bouchon, etc.). Tentes-tu consciemment de varier ton approche quand tu écris?

Ben ça revient un peu à ce que je te disais tantôt par rapport au mood dans lequel je suis quand j’écris une toune. Je suis comme une radio qui sait pas trop ce qu’elle va pogner comme fréquences quand tu l’ouvres. Moi, le seul contrôle que j’ai sur ça, c’est ce que je vais en faire.

Bouchon par exemple, c’est une toune que j’ai écrite au début décembre quand mes bills étaient tous dans le rouge, que j’avais zéro dollar en revenu, que le BS voulait rien me donner, que la carte pis la marge de crédit de ma blonde enceinte étaient loadées, que mes amis oubliaient de m’appeler pour des partys pis que j’avais l’impression que j’avais plus un seul fan qui me suivait. Tsé, la toune était sur moi mais en même temps, j’ai jamais su si elle parlait d’un clochard ou d’un chat de gouttière. Une chose est certaine, la toune s’appelle Bouchon parce que si elle parle d’un clochard, ben elle parle de Bouchon et ses écureuils. C’est une cassette que ma mère m’avait achetée quand j’étais kid. C’est Paolo Noël déguisé en clochard qui chante avec des espèces de Chipmunks.

Bouchon et ses écureuils

Quelle est l’histoire derrière ta toune Kevin Parent? Il paraît que c’est inspiré d’une expérience réelle?

Ben je voudrais pas crisser Kevin Parent dans la marde mais je me rappelle qu’il y a longtemps, un de mes chums était parti en camping pis qu’une amie de sa blonde était venue avec Kevin Parent pis que ça avait fini qu’il avait séduit la blonde de mon ami. Mais peut-être que c’était pas pantoute ça l’histoire. Tsé, les années 90 m’ont ben fait mal pis des fois je mixe neuf histoires dans la même mais bon, je trouvais que ça faisait un sapristi de bon sujet de toune.

On dit aussi que Steve Faulkner et Richard Desjardins feraient partie de tes détracteurs: est-ce une légende urbaine?

Oh que non. En fait, tu les questionnerais pis eux ont certainement aucun souvenir de moi, mais moi je m’en rappelle en sifflet. Faulkner était à L’inspecteur Épingle pis c’était le party de fête à Michèle Méthot (la gérante des Patates impossibles… notamment). Tout le monde allait jouer quelques tounes pis c’était ben trippant. Faulkner lui était là par pur hasard. Faque là, moi chus embarqué sur le stage pis je me rappelle plus pourquoi mais je m’étais crissement scrappé la voix la veille faque déjà que je chante mal, là je chantais pire. J’ai chanté Grippe un ton trop haut pis après j’ai joué Gros Indien pour enfin finir avec Prog Rock. Le monde riait pis trippait dans le bar pis là moi je me disais que j’avais fait fureur. Là, chus sorti dehors pis y avait Faulkner qui parlait avec Luis Clavis de Misteur Valaire. Faulkner m’a demandé du feu pis je pense qu’il m’a pas reconnu parce qu’il a dit à Luis: «Le gars qui vient de passer sur le stage, dans mon temps, y aurait pas toffé deux minutes. Y se serait ennuyé de sa mère en tabarnac.»

Un an plus tard, je donnais un show au Quai des Brumes pis c’était genre mon premier show en solo. J’avais un peu pratiqué mes tounes mais honnêtement, je m’étais pas mal laissé aller parce que je me disais qu’il n’y aurait personne. Finalement, la place était ben pleine pis quand j’ai commencé, le temps des cinq premières tounes, c’était comme dans un rêve. Le monde réagissait au max aux tounes, mes interventions entre les tounes pognaient, j’étais littéralement en train de devenir la nouvelle coqueluche de l’underground québécois. J’ai spotté Richard Desjardins au bar pis là, je me voyais déjà partir en tournée avec lui pis Ève Cournoyer, je me voyais sur le front du Voir avec une pose un peu intrigante… Pis là, ça a commencé à chier solide. J’avais pas fait de set-list pis y avait plus aucune toune qui me venait à l’esprit. Pis quand quelqu’un me demandait une toune, c’en était une que je me rappelais plus. Quand j’ai fini le show, Fastlight Salvail pis Jacques Bertrand Jr m’ont dit que Richard Desjardins avait été outré par ma performance pis qu’il m’avait crié de retourner travailler.

Mais pour te dire la vérité, j’aimerais mieux te dire que c’est une légende urbaine. Ça devient fatiguant d’être un expert en Epic Fail.

Tu vas offrir Boule à dix uniquement en téléchargement gratuit parce que, dans tes mots, « anyway, la dernière fois que vous avez acheté un disque, c’était en 2006. » Est-ce un constat lucide ou amer?

Je te dirais les deux à la fois. Si je voulais cruiser une grano, je lui dirais que je fais juste ça dans un élan écologique et environnemental mais pour dire vrai, je fais ça majoritairement par lucidité. Si j’étais américain et que je m’adressais à un public anglophone, avec le même ratio de public que j’ai actuellement, je pourrais vivre modestement de ma musique mais là, quand même que je doublerais ou triplerais mon auditoire, ça serait déjà beau si je pouvais me payer une grosse bouffe chez Doval.

Tsé, c’est ça qui est un peu plate de faire le genre de tounes que je fais ici au Québec. Déjà que quand tu fais quelque chose d’un peu alternatif, c’est difficile de rouler pis moi ben, je considère que je fais de quoi d’encore plus marginal. Mais bon, j’ai beau avoir un auditoire crissement restreint, je vois tout le temps les mêmes bines à mes shows pis ça, je trouve ça vraiment trippant. Y a des vieux amis, des connaissances pis des personnes qu’à chaque fois je me dis qu’y faudrait ben que je finisse par leur demander leurs noms.

Moi dans le fond, c’est sûr que j’aimerais ça être invité aux FrancoFolies pis que Mange ta Ville me demande de jouer une toune à leur émission, mais j’ai fait mon deuil depuis un boutte. Je te cacherai pas que ça me fait de la peine, mais faut croire que j’étais pas dû pour ça. Maintenant, ma définition du succès, c’est que plus tard, j’entende un flot bourré de talent faire tripper plein de monde avec ses tounes pis que quand on va lui demander c’est quoi ses influences, ben ça va être moi. C’est là que tous les kids vont se dire: «Martel Solo je connais pas ça, il me faut ça.» Ben laisse-moi te dire qu’ils n’auront pas besoin de chercher longtemps. Il ne suffira que d’un click.

pochette dessinée par Laurence Lemieux

Martel Solo
Boule à dix

(Indépendant)

Disponible le 4 février au
www.martelsolo.com

5 commentaires
  • André de Sorel
    28 janvier 2010

    My God!!! Une machine à citations chocs!

  • Pierre
    28 janvier 2010

    Message a monsieur Martel:

    « On peut tu faire votre premières partie quand vous aller passer au francofolie? »

    Pierre (du fantastique band « J’ai le Cancer »)

  • nickel
    29 janvier 2010

    Wow! Fait longtemps que j’ai lu de quoi d’aussi bon ici. Pourquoi pas reprendre le blogue dans la section reportage?

  • André Péloquin
    31 janvier 2010

    Indeed (pas pour l’aussi bon, ON NE PUBLIE QUE DE L’OR ET DU DIAMANT, M. NICKEL).

    Kev, on peut déplacer ton texte dans la section reportages? Chicks digs the « reportages » section, ya know.

  • Kevin Laforest
    31 janvier 2010

    Vas-y fort, André!

Musicologie

Kevin Laforest

Selon Wikipedia, la musicologie est “une discipline scientifique qui étudie les phénomènes en relation avec la musique, dans leur évolution et dans leur rapport avec l’être humain et la société.” Ouin. Ça, ou des critiques de disques, des entrevues avec des musiciens, etc.

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